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Le numéro 170-171 de « Renaissance Traditionnelle » vient de paraître

RT-170-171« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage »… Ce numéro 170-171 de R.T. reprend en effet un des grands dossiers de l’histoire maçonnique : l’apparition et les premières décennies des hauts grades. Mais si nous le faisons aujourd’hui, c’est en nous appuyant sur la découverte de plusieurs documents nouveaux et remarquables. C’est certes un sujet sur lequel l’histoire maçonnique a fait de grands progrès depuis une trentaine d’années… mais il reste pourtant beaucoup à apprendre. Et, comme toujours en histoire, les avancées sont largement dépendantes de la mise à jour de nouvelles pièces. Vous allez découvrir dans ces pages plusieurs documents, jusque-là complètement inconnus, et qui permettent de mieux cerner la question de l’apparition et de la pratique des hauts grades au siècle des Lumières. « L’Écossisme », pour utiliser le terme consacré par l’usage, reste un aspect essentiel de la maçonnerie du XVIIIe siècle, cet âge d’or fondateur de l’Ordre.

Tout d’abord un élément capital, puisque Pierre Noël a identifié ce qui semble bien être à ce jour le plus ancien rituel de Maître Écossais connu. Lorsque nous avions eu le bonheur de retrouver, il y a une dizaine d’années, dans les « Archives Russes » restituées au Grand Orient de France, le Registre de la « Loge Écossaise de l’Union », nous avions d’emblée souligné la véritable révolution que constituait cette découverte. Près de 150 pages rapportant la vie d’une loge écossaise de 1742 à 1749, alors que l’on n’avait auparavant que quelques lignes de ci de là ; des liens avérés avec une loge de Londres se réunissant justement dans une taverne, et où apparaissent des traces de ce qui semble bien être un haut grade… autant d’éléments essentiels et qui nous faisaient alors regretter amèrement de ne pas connaître le rituel de cette antique loge écossaise. C’est maintenant chose faite puisque le rituel manuscrit retrouvé dans le fonds Kloss du Grand Orient des Pays-Bas se rattache explicitement à la « Loge Écossaise de l’Union » des années 1740.

Autre pièce importante, tant du point de vue de la bibliographie maçonnique que de l’histoire de l’écossisme, cette plaquette imprimée par une loge écossaise séant à Toulouse en 1744. Elle est remarquable, tant par le discours symbolique qu’elle propose que par la grande estampe qui l’illustre et paraît bien être la « première image » de la franc-maçonnerie française.

A propos d’un des plus anciens hauts grades – le Maître Parfait – Paul Paoloni nous invite à quelques réflexions sur les sources de ces rituels dans le corpus ésotérique et symbolique.

Dossier absolument passionnant que cette longue correspondance découverte et éditée ici par François Labbé entre deux « savants maçons ». Elle prend place dans cette région si importante pour l’histoire maçonnique en général et pour l’histoire des hauts grades en particulier : l’Allemagne. Deux frères s’informent des grades qu’ils voient apparaître et pratiquer, donnent leurs sentiments sur les différents « systèmes » qui se font concurrence, font état des réactions des loges et des chapitres à cette « effervescence écossaise ». Nous ne connaissons pour notre part rien de comparable à ce témoignage si direct, si documenté et si sincère. On a l’impression d’être à leurs côtés et de lire par dessus leur épaule.

Franchissons quelques décennies et, grâce à Gérard Galtier, écoutons une planche prononcée dans un atelier de hauts grades par Mathieu de Lesseps, à l’époque de l’implantation du R.E.A.A. en  France. On découvre dans ce travail érudit, un maçon chevronné et un homme à la vaste expérience  et, si la comparaison est devenue classique à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle, quelle surprise de le voir faire – en 1809 ! – un parallèle entre la franc-maçonnerie et les initiations de confréries du monde musulman.

Enfin, puisque cette livraison de R.T. ne contient que des documents exceptionnels ! Concluons avec ce qui semble bien être, un inédit de Saint-Martin mis à jour par Catherine Amadou.

Au sommaire:
– Le plus ancien rituel connu de Maître Ecossais ? Le rituel de la Loge écossaise L’Union dans les années 1740 par Pierre Noël
– Une planche de la loge écossaise de Toulouse en 1744 par Pierre Mollier
– Réflexion sur des éléments d’origine judaïque du grade de Maître Parfait par Paul Paoloni
– Des Maçons inquiets dans la tourmente des systèmes et des obédiences. La correspondance de la Royale Yorck de l’Amitié (Orient de Berlin) et de Saint-Charles de l’Union (Orient de Mannheim), 1777-1783; (Première partie) par François Labbé
– Matthieu de Lesseps devant le tribunal des Grands Inquisiteurs Inspecteurs Commandeurs par Gérard Galtier
– Deux essais pour l’instruction des élus coëns. Manuscrit Prunelle de Lierre : Sur l’âme suivi du Traité sur les communications par Louis-Claude de Saint-Martin par Catherine Amadou.

http://www.renaissance-traditionnelle.com/

A Florence aussi Jésus « relève » Adam chez Fra Angelico

Fra-Angelico-Descente-aux-EnfersToujours en Toscane, mais cette fois à Florence, on retrouve ce passionnant thème de la relève d’Adam par Jésus. C’est là dans l’une des sublimes cellules des moines peintes par Fra Angelico en 1438 dans le couvent San Marco. Ici aussi on remarque une position singulière des mains. Nous forçons peut-être un peu l’interprétation en y voyant une « griffe de Maître », mais il est clair que, cette fois encore, l’artiste a voulu suggérer que Jésus ne se contentait pas de prendre Adam par la main, comme pour le guider, mais se saisissait de lui pour – littéralement – le « tirer » de l’Enfer. L’Evangile de Nicodème qui inspire la scène utilise en effet les mots « saisir », « ressusciter », « relever » :

Hadès parlait encore à Satan quand le roi de gloire étendit sa main, saisit Adam notre premier père, et le ressuscita. Puis, se tournant vers les autres, il dit : « Venez avec moi, vous tous qui devez votre mort au bois que celui-ci a touché. Car voici : je vous relève tous par le bois de la croix ! ».

A Sienne, Jésus relève Adam par la griffe de Maître !

DSCF0103Comme tous les touristes consciencieux, le Maçon ne peut qu’être captivé par le monument fameux qu’est la cathédrale de Sienne en Toscane (même si son célèbre pavement est aujourd’hui invisible à 90% pour des raisons de protection : on a donc pas vu Hermès Trismégiste !). Tout d’un coup cependant, lors de la visite de la crypte, son regard est accroché par un large fragment d’une fresque antique (XIIIe siècle) où il ne peut s’empêcher de voir un personnage en relever un autre en le saisissant au poignet. Les historiens de l’art ont identifié la scène comme un épisode de la « Descente aux Enfers » de Jésus, ces trois jours entre la mort sur la croix et la réssurrection. La scène toscane s’inspirerait en l’occurence du récit qu’en fait un apocryphe, l’Evangile de Nicodème. Aux Enfers, dans son mystérieux combat contre la mort, Jésus aurait été délivrer les Justes de l’Ancien Testament. Il aurait ainsi saisi Adam par la main en disant : « Vennez, vous qui avez enduré les soufffrances de la mort en raison du bois qu’il a touché, je vous relève par les vertus du bois de la croix ». Comparaison n’est pas raison, mais voilà une rencontre symbolique intéressante.

On peut rappeler que les rituels de Rose-Croix du XVIIIe siècle comprennent une séquence relative à la « Descente aux Enfers ». Elle disparaitra au XIXe siècle ; moins d’ailleurs à cause de la déchristianisation des rituels qui marque cette époque, que par simple incompréhension. Pourtant, cette « Descente aux Enfers » de Jésus présente de fortes similitudes avec le mythe d’Orphée et est probablement un des aspects du Christianisme qui a le plus de liens avec les cultes à mystères de l’Antiquité.

Il est arrivé : 2873 pages, près de 1100 notices biographiques de francs-maçons du XVIIIe siècle, « Le Monde maçonnique des Lumières (Europe-Amériques & colonies), Dictionnaire prosopographique » est sorti des presses.

Couverture-Porset-RévaugerPrésentée en avant-première au Musée de la franc-maçonnerie le 19 juin dernier et ouvert à la souscription depuis quelques mois, cette publication majeure commence à être distribuée ces jours-ci. Ce qui frappe d’emblée, c’est la dimension de l’entreprise. Charles Porset et Cécile Révauger, qui y ont consacré près de 10 ans de leur vie, se sont adjoints pas moins de 117 collaborateurs, pour la plupart universitaires. En dépit de cela, il ne faut surtout pas se laisser impressionner et rester sur le seuil ; au contraire, il faut plonger… car l’ouvrage se lit comme un roman. En le feuilletant, on laisse son regard accroché par le début d’une notice et, en quelques pages, on voit défiler la vie, les intérêts, les engagements d’un maçon dont parfois on ne connaissait même pas le nom quelques minutes avant. Notre ami Charles Porset, qui s’y est donné corps et biens jusqu’à sa trop précoce disparition, faisait sien et aimait à rappeler ce propos de Voltaire : « Les meilleurs livres sont ceux qui font faire la moitié du chemin aux lecteurs ». C’est donc une lecture active, un dialogue qu’il faut entamer avec ce nouveau monument de l’érudition maçonnique. Chacun ira voir les biographies des personnages qui l’intéressent particulièrement. Certaines de ces notices sont des recherches originales qui constituent de véritables articles scientifiques, d’autres sont de fort utiles synthèses. Prenons un personnage essentiel comme Jean-Jacques Bacon de la Chevalerie. La notice de Jacques de Cauna, éminent spécialiste de l’histoire d’Haïti, apporte des éléments passionnants sur la situation sociale et politique de Bacon à Saint-Domingue avant et pendant « les évènements ». Mais, vu la longueur et la variété de sa carrière maçonnique, il sera encore utile de consulter l’« entrée » Bacon du « Dictionnaire de Ligou » due à Alain Le Bihan (à laquelle J. de C. renvoie d’ailleurs) … et la notice que nous lui avons consacré avec Pierre-François Pinaud dans notre Etat-major maçonnique de Napoléon (notamment pour quelques détails de sa vie personnelle et pour son passage chez les Elus coëns).

Alors, dans cet été caniculaire, à vos dictionnaires ! enfermez vous dans une cave et, de notices en notices, partez pour un grand voyage dans un monde aujourd’hui silencieux mais ô combien vivant.

Grandes manœuvres dans le REAA en Europe

Aigle-LausanneDans les évolutions que connaît en ce moment le monde maçonnique français, il y a un événement qui, singulièrement, semble être passé assez inaperçu. Il y a quelques jours, le Suprême Conseil pour la France a publié un communiqué relatif à la formation, le 16 mai 2013, d’une « Confédération des Suprêmes Conseils Européens ». Très classiquement la Confédération – une de plus ! – a pour objets l’information réciproque, la mise en place d’actions communes etc. Les signataires sont les Suprêmes Conseils pour la France (1804), d’Espagne (1811), de Grèce (1872), de Suisse (1873), d’Italie (1875), de Roumanie (1881) d’Allemagne (1930) et du Portugal (1993).

La première chose que l’on remarque…  ce sont bien sûr les absents. Cette Europe du REAA se fait sans les britanniques (SC d’Irlande, d’Ecosse et d’Angleterre), mais aussi sans les Hollandais ou les Belges. Il faut dire que le texte s’inscrit dans l’esprit du Convent de Lausanne (1875) et professe donc des idées très françaises en matière de REAA. Ainsi par exemple : « Les Suprêmes Conseils possèdent un droit imprescriptible sur ces trente trois degrés – y compris les grades symboliques donc, même si – ils ont réduit leur transmission initiatique à trente degrés, du 4ème au 33ème ». Voilà qui est difficilement admissible dans des pays où le Rite Ecossais Ancien Accepté est resté, comme à ses origines, exclusivement un système de hauts grades ouvert à des Frères maîtres venant d’horizons maçonniques divers. Le Président de la Confédération est le Grand Commandeur français, Jean-Luc Fauque, le Vice-Président, le Grand Commandeur allemand, Eberhard Desch et le Secrétaire Général, le Grand Commandeur roumain, Constantin Iancu. Comme toute organisation internationale qui se respecte, le siège de la nouvelle confédération est en Suisse, à Lausanne, au siège du SC de Suisse.

Les Français y sont  en position de force et ce n’est sans doute pas un hasard si cet accord est annoncé en pleine « recomposition du paysage maçonnique français ». Y aura-t-il place pour deux Suprêmes Conseils dans l’orbite de la Confédération Maçonnique de France ? S’il y a réunification, sur quelles bases se fera-t-elle ? Une fois pacifiée, la GLNF va-t-elle accepter longtemps de voir ses – encore nombreux – membres pratiquant le REAA se mettre sous l’obédience d’un SC très lié à la GL-AMF ? Cette Confédération des Suprêmes Conseils Européens vient donc très opportunément renforcer l’Avenue de Villiers dans un moment un peu critique et doit donc être versé au dossier des « événements » actuels.

http://www.scplf-reaa.org/Accueil/tabid/40/articleType/ArticleView/articleId/20/Confederation-des-Supremes-Conseils-Europeens.aspx

Du nouveau sur la position anglaise en matière de régularité ?

UGLELa « Conférence européenne des Grands Maîtres » (des Grandes Loges « régulières ») s’est tenue à Genève du 27 au 30 juin 2013.

Selon nos sources le Pro-Grand Master (c’est-à-dire le vrai patron) de la Grande Loge Unie d’Angleterre, Peter Lowndes, aurait déclaré – tout en soulignant qu’il ne parlait pour le moment que d’une hypothèse – que « UGLE » pourrait à l’avenir reconnaître deux Grandes Loges sur un même territoire…Et cela, même si ces Grandes Loges ne sont pas elles-mêmes « en relation d’amitié et de reconnaissance mutuelle ». Cette évolution permettrait de résoudre deux problèmes importants.

Tout d’abord la situation maçonnique dans les états du Sud des Etats-Unis, où les Grandes Loges « classiques » ont affirmé à plusieurs reprises qu’elles ne reconnaîtraient pas les Grandes Loges de Prince Hall… alors que Londres souhaite les reconnaître comme elle le fait maintenant depuis plusieurs années dans le Nord.

Et puis bien sûr, la situation française avec la GLNF et la GL-AMF, qui se revendiquent toutes deux des principes de la régularité anglo-saxonne… voire la Confédération Maçonnique de France (dont la GL-AMF est aussi partie prenante, il est bon d’avoir deux fers au feu !).

Ce n’est probablement pas un hasard si cette déclaration a été faite à Genève où la réunion était organisée par la Grande Loge Suisse Alpina. Celle-ci est en effet l’un des plus fermes soutiens de la « Déclaration de Bâle » visant à une reconnaissance de la Confédération Maçonnique de France. Les anglais ayant, « off records », exprimés à plusieurs reprises leur fortes réticences face à ce nouvel objet maçonnique qu’ils ont du mal à identifier, on s’acheminait vers une difficulté. En effet, les « 5 Grandes Loges » de la « Déclaration de Bâle », en toute logique, devraient aller vers une reconnaissance de la Confédération. On aurait alors des Grandes Loges « régulières » ne reconnaissant pas la même organisation maçonnique en France. Ce qui dans l’état actuel de la doctrine anglaise ne serait pas possible ou créerait de grandes tensions. Cette évolution de la Grande Loge Unie d’Angleterre, si elle est confirmée, permettrait ainsi de faire sauter un verrou important. Les continentaux reconnaissant la Confédération ou la GL-AMF et les Anglais reconnaissant la GLNF… ou personne.

Franc-maçonnerie et Théophilanthropie dans le dernier SALIX

Père de famille TheophiLe dernier n° de SALIX – déjà le n°41 ! – la revue du SCPLF vient de paraître. Il publie les communications présentées lors des « Rencontres Ecossaises » de Strasbourg il y a quelques mois. Le thème de ces conférences était « Les voies d’approches du Principe ». Si la plupart des exposés était le fait de philosophes, cela a été l’occasion pour nous de revenir sur un dossier qui nous intéressait depuis longtemps : la Théophilanthropie.

Une religion peut-elle s’en tenir aux principes ? Ce fut l’une des ambitions de la théophilanthropie, bien oubliée aujourd’hui, mais qui a presque été, pendant près de deux ans – du 18 fructidor an V (4 septembre 1797)  au 30 prairial an VII (18 juin 1799) –  la « religion officielle » de la France. A l’origine, elle n’est qu’un projet de culte déiste comme il en exista quelques-uns sous la Révolution. Mais la conjoncture politique et la protection de l’un des hommes forts du gouvernement révolutionnaire, le directeur La Révellière-Lépeaux, l’a mise sur le devant de la scène. Après avoir rappelé les grandes lignes de cette curieuse histoire, nous nous interrogerons sur les principes professés par les théophilanthropes, puis nous explorerons les nombreux liens avec la franc-maçonnerie.

L’épisode de la théophilanthropie peut paraître anecdotique et pittoresque, il est cependant révélateur d’éléments structurants de l’histoire religieuse et politique de notre pays. Il illustre notamment un point important pour l’histoire maçonnique. Alors qu’en Grande-Bretagne et dans le monde anglo-saxon, le déisme se situe dans la continuité du christianisme en apparaissant comme un unitarisme prolongé ; en France, tant dans le domaine des idées que de l’histoire, le déisme est en rupture avec le christianisme et se place clairement dans le camp critique du rationalisme des Lumières. C’est probablement ce contexte philosophico-religieux qui explique en partie l’évolution de la franc-maçonnerie française dans le dernier tiers du XIXe siècle.

Pour se procurer le n°41 de SALIX :

écrire à « Rencontres Ecossaises », 128 Avenue de Villiers – 75017 Paris ou

http://www.scplf-reaa.org/Boutique.aspx

La mauvaise tête d’Henri IV, contre-enquête sur les relations entre histoire et télévison

Philippe Delorme vient de publier La mauvaise tête de Henri IV, contre-enquête sur une prétendue découverte (Frédéric Aimard/Yves Biend Editeurs). Voilà pour le coup un ouvrage atypique dans le paysage éditorial français. Mais, derrière cette enquête sur un événement qui peut paraître anecdotique, cette recherche renseigne sur des enjeux passionnants pour l’historien… et pour l’analyste des médias aujourd’hui. Rappelons les faits. En décembre 2010, une équipe mixte de chercheurs et de journalistes annonce que l’on a retrouvé la « Tête d’Henri IV », celle même qui aurait été dérobée en 1793 lors de l’ouverture et de la profanation par les sans-culottes des tombes royales de Saint-Denis. Quelle belle histoire ! Si belle histoire d’ailleurs qu’est annoncé dans la foulée un documentaire télévisé (diffusé en février 2011), un livre et que les acteurs de « La découverte » demandent au Président de la République que la tête d’Henri IV rejoigne enfin la nécropole de Saint-Denis. L’objet lui-même est une tête momifiée. Elle avait déjà fait parler d’elle dans les années 1920 où un brocanteur, Joseph Bourdais, l’avait achetée à Drouot et prétendait l’avoir identifiée comme « la tête d’Henri IV ». Les promoteurs de la découverte avancent un certain nombre d’arguments et des tests d’ADN, certes incomplets en raison de difficultés techniques, mais qui semblent conforter l’attribution à Henri IV.

Philippe Delorme nous propose une passionnante contre-enquête qui réduit à néant les uns après les autres tous les arguments avancés et montre combien l’affaire n’est finalement qu’un « emballement médiatique » qui relève plus de l’audience télévisuelle et du « story-telling » que de la recherche scientifique.

Il nous invite d’abord à découvrir le traditionnel rituel d’embaumement auquel étaient soumises les dépouilles des souverains dans les jours qui suivaient leur mort. Cette partie, un peu macabre et assez technique, est aussi une contribution passionnante à l’étude du statut quasi sacré du « corps du roi ». Or il y a un point qui ne souffre pas d’exception, les têtes étaient systématiquement ouvertes pour en retirer le cerveau qui, comme tous les viscères, est la principale cause de pourrissement. Or « la tête Bourdais » n’a pas été ouverte et contient encore son cerveau qui semble, cela arrive parfois dans certains milieux très secs, avoir été momifié naturellement.

D’ailleurs, lorsque les dépouilles royales ont été retirées de leur sépulture en 1793, elles sont restées quelques jours « à l’air » avant d’être mises à la fosse commune et elles ont fait l’objet de nombreuses observations de la part de curieux ou de fonctionnaires mandatés par le gouvernement révolutionnaire, au premier rang desquels notre cher Alexandre Lenoir, un maniaque de l’observation archéologique.

« Je rappelle ici – dit Lenoir – ce que j’ai dit plus haut à l’egard des exhumations des cadavres. J’ai parlé de la levée du corps d’Henry IV à la qu’elle jetois present. La fraicheur de ce corps etoit surprenant [sic] après 180 ans et plus de mort. J’ai eu le plaisir de toucher à ces restes aimables sa barbe ses moustaches roussâtres etoient bien conservés, j’ai pris ces mains avec un certain respect dont je n’ai pu me deffendre quoique je fusse vrai républicain ». Or, à commencer par Lenoir, tous les observateurs sont unanimes : la tête d’Henri IV avait été ouverte et embaumée. Le rappel en détail de cet épisode un peu délirant de l’exhumation des corps de Saint-Denis intéresse aussi l’anthropologie. On ne peut s’empêcher d’y voir un véritable rituel politique de fondation avec « meurtre symbolique ». Les lecteurs de René Girard seront en terrain connu.

Enfin, Philippe Delorme nous introduit aux mystères – pour le profane ! – de l’identification par l’ADN. Ce chapitre sur les analyses scientifiques conclut l’affaire en démontrant que la « Tête Bourdais » ne peut appartenir à la descendance de la mère d’Henri IV… et donc à Henri IV lui-même ! La démonstration associe une science antique, la généalogie – la séquence déterminante d’ADN passant par les femmes, il a fallu retrouver des descendantes actuelles remontant « de fille en fille » à la mère d’Henri IV – et les techniques génétiques les plus modernes.

Voilà un livre inattendu et passionnant qui, à partir d’un cas singulier, propose une vraie contribution à une anthropologie politique de l’Ancien Régime et une réflexion méthodologique sur la place respectives des approches historiques classiques et des nouvelles voies de recherches.

Tolérance, respect des opinions, liberté de conscience : Il y a 80 ans, une « affaire Vesin » à l’envers

En 1932, la société française est encore largement structurée par « la guerre des deux France » : celle qui se recommande de la Révolution française et de ses idées – appuyée sur la franc-maçonnerie – et celle qui refuse les « principes de 1789 », largement soutenue par une Église Romaine qui se veut alors aux avant-postes du combat contre la modernité.

C’est dans ce contexte que prend place l’anecdote suivante. Elle me semble illustrer, dans une période infiniment plus tendue et conflictuelle qu’aujourd’hui, la philosophie libérale du Grand Orient de France.

En 1932, le Conseil de l’Ordre du Grand Orient est saisi par la demande d’une loge qui, à son grand étonnement, a vu un de ses membres « reçu dans les ordres mineurs de l’Église […] et manifestant le désir de le radier, demande quel est l’article de la Constitution susceptible de lui donner satisfaction. La commission [du Conseil de l’Ordre] estime que nous devons nous inspirer, en pareil cas, des principes fondamentaux de l’article premier de notre Constitution : tolérance, respect des opinions, mais, surtout, liberté absolue de conscience. La Maçonnerie ne défend et n’impose de croyances à personne ; elle engage chacun à penser, à discuter, à s’éclairer mutuellement et à agir suivant sa conscience et sa raison. Si un Maçon peut loyalement suivre cette règle, d’accord avec sa croyance particulière, une Loge peut le conserver en son sein. Mais s’il pratique une religion telle que la religion catholique romaine, qui a excommunié la Franc-maçonnerie, cette soumission serait incompatible avec l’esprit de la Maçonnerie » (P.V. du Conseil de l’Ordre du 16 novembre 1932).

On notera d’abord la culture théologique du Conseil de l’époque (où il devait y avoir quelques anciens séminaristes !) ; il distingue bien le cas de l’Église catholique « romaine », laissant entendre que son jugement ne s’applique pas à d’autres Églises qui se proclament catholiques – et où se pose donc la question du sacerdoce – mais  « non-romaines », comme l’Église anglicane, les Églises épiscopaliennes ou l’Église « vieille-catholique » chère aux radicaux suisses.

Fort heureusement le Frère en question avait reçu les ordres dans l’Église catholique… libre (en fait une « petite église » liée à la Société Théosophique). Il put donc rester.

On peut aussi probablement considérer que la restriction avancée à l’époque par le Conseil de l’Ordre quant à l’Église « Romaine » tenait à la situation politique de 1932 et n’a pas de caractère « essentiel ».

Une nouvelle revue « on line » : « Ritual, Secrecy, and Civil Society », la recherche maçonnique à l’heure du XXIe siècle !

La première revue en ligne d’histoire de la franc-maçonnerie en « open access » vient de paraître : http://www.ipsonet.org/104-publications/128-ritual-secrecy-and-civil-society. Son titre, un peu plus large – Ritual, Secrecy, and Civil Society – montre d’ailleurs qu’elle ne s’interdit pas d’investiguer des sujets connexes à la franc-maçonnerie elle-même. Notre publication veut être un témoignage du dynamisme des études maçonniques un peu partout dans le monde. L’un des premiers objectifs de la revue est notamment de proposer au public anglophone des traductions d’articles importants parus dans d’autres langues. Le projet est né d’une rencontre avec le président de PSO, Paul Rich, qui nous disait combien il était étonné et admiratif de la qualité de la recherche maçonnique en langue française… et combien il était regrettable que ces travaux soient généralement ignorés au niveau international en raison de l’obstacle de la langue. Ainsi ce premier numéro propose surtout au public anglophone un panel de traductions d’articles illustrant la diversité de la recherche maçonnique francophone.

Ritual, Secrecy, and Civil Society fait partie d’un « bouquet » de revues universitaires on line publiées par la fondation américaine PSO. Basée à Washigton, The Policy Studies Organization (http://www.ipsonet.org/about-us) est à l’origine une émanation de l’American Political Science Association. Organisation à but non lucratif, « PSO » travaille en collaboration avec de nombreux partenaires à l’université et dans la recherche, mais entretient une relation privilégiée et active avec le Roossevelt Institute (http://rooseveltinstitute.org/about).

L’un des grands axes de PSO aujourd’hui est d’imaginer et de mettre en œuvre ce que pourrait être demain « l’université sur internet », non seulement en matière de recherches et de publications, mais aussi d’enseignement. PSO a ainsi une politique dynamique d’accès gratuit aux ressources documentaires en direction des populations étudiantes éloignées des centres universitaires notamment dans les pays en voie de développement.