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La mauvaise tête d’Henri IV, contre-enquête sur les relations entre histoire et télévison

Philippe Delorme vient de publier La mauvaise tête de Henri IV, contre-enquête sur une prétendue découverte (Frédéric Aimard/Yves Biend Editeurs). Voilà pour le coup un ouvrage atypique dans le paysage éditorial français. Mais, derrière cette enquête sur un événement qui peut paraître anecdotique, cette recherche renseigne sur des enjeux passionnants pour l’historien… et pour l’analyste des médias aujourd’hui. Rappelons les faits. En décembre 2010, une équipe mixte de chercheurs et de journalistes annonce que l’on a retrouvé la « Tête d’Henri IV », celle même qui aurait été dérobée en 1793 lors de l’ouverture et de la profanation par les sans-culottes des tombes royales de Saint-Denis. Quelle belle histoire ! Si belle histoire d’ailleurs qu’est annoncé dans la foulée un documentaire télévisé (diffusé en février 2011), un livre et que les acteurs de « La découverte » demandent au Président de la République que la tête d’Henri IV rejoigne enfin la nécropole de Saint-Denis. L’objet lui-même est une tête momifiée. Elle avait déjà fait parler d’elle dans les années 1920 où un brocanteur, Joseph Bourdais, l’avait achetée à Drouot et prétendait l’avoir identifiée comme « la tête d’Henri IV ». Les promoteurs de la découverte avancent un certain nombre d’arguments et des tests d’ADN, certes incomplets en raison de difficultés techniques, mais qui semblent conforter l’attribution à Henri IV.

Philippe Delorme nous propose une passionnante contre-enquête qui réduit à néant les uns après les autres tous les arguments avancés et montre combien l’affaire n’est finalement qu’un « emballement médiatique » qui relève plus de l’audience télévisuelle et du « story-telling » que de la recherche scientifique.

Il nous invite d’abord à découvrir le traditionnel rituel d’embaumement auquel étaient soumises les dépouilles des souverains dans les jours qui suivaient leur mort. Cette partie, un peu macabre et assez technique, est aussi une contribution passionnante à l’étude du statut quasi sacré du « corps du roi ». Or il y a un point qui ne souffre pas d’exception, les têtes étaient systématiquement ouvertes pour en retirer le cerveau qui, comme tous les viscères, est la principale cause de pourrissement. Or « la tête Bourdais » n’a pas été ouverte et contient encore son cerveau qui semble, cela arrive parfois dans certains milieux très secs, avoir été momifié naturellement.

D’ailleurs, lorsque les dépouilles royales ont été retirées de leur sépulture en 1793, elles sont restées quelques jours « à l’air » avant d’être mises à la fosse commune et elles ont fait l’objet de nombreuses observations de la part de curieux ou de fonctionnaires mandatés par le gouvernement révolutionnaire, au premier rang desquels notre cher Alexandre Lenoir, un maniaque de l’observation archéologique.

« Je rappelle ici – dit Lenoir – ce que j’ai dit plus haut à l’egard des exhumations des cadavres. J’ai parlé de la levée du corps d’Henry IV à la qu’elle jetois present. La fraicheur de ce corps etoit surprenant [sic] après 180 ans et plus de mort. J’ai eu le plaisir de toucher à ces restes aimables sa barbe ses moustaches roussâtres etoient bien conservés, j’ai pris ces mains avec un certain respect dont je n’ai pu me deffendre quoique je fusse vrai républicain ». Or, à commencer par Lenoir, tous les observateurs sont unanimes : la tête d’Henri IV avait été ouverte et embaumée. Le rappel en détail de cet épisode un peu délirant de l’exhumation des corps de Saint-Denis intéresse aussi l’anthropologie. On ne peut s’empêcher d’y voir un véritable rituel politique de fondation avec « meurtre symbolique ». Les lecteurs de René Girard seront en terrain connu.

Enfin, Philippe Delorme nous introduit aux mystères – pour le profane ! – de l’identification par l’ADN. Ce chapitre sur les analyses scientifiques conclut l’affaire en démontrant que la « Tête Bourdais » ne peut appartenir à la descendance de la mère d’Henri IV… et donc à Henri IV lui-même ! La démonstration associe une science antique, la généalogie – la séquence déterminante d’ADN passant par les femmes, il a fallu retrouver des descendantes actuelles remontant « de fille en fille » à la mère d’Henri IV – et les techniques génétiques les plus modernes.

Voilà un livre inattendu et passionnant qui, à partir d’un cas singulier, propose une vraie contribution à une anthropologie politique de l’Ancien Régime et une réflexion méthodologique sur la place respectives des approches historiques classiques et des nouvelles voies de recherches.

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Tolérance, respect des opinions, liberté de conscience : Il y a 80 ans, une « affaire Vesin » à l’envers

En 1932, la société française est encore largement structurée par « la guerre des deux France » : celle qui se recommande de la Révolution française et de ses idées – appuyée sur la franc-maçonnerie – et celle qui refuse les « principes de 1789 », largement soutenue par une Église Romaine qui se veut alors aux avant-postes du combat contre la modernité.

C’est dans ce contexte que prend place l’anecdote suivante. Elle me semble illustrer, dans une période infiniment plus tendue et conflictuelle qu’aujourd’hui, la philosophie libérale du Grand Orient de France.

En 1932, le Conseil de l’Ordre du Grand Orient est saisi par la demande d’une loge qui, à son grand étonnement, a vu un de ses membres « reçu dans les ordres mineurs de l’Église […] et manifestant le désir de le radier, demande quel est l’article de la Constitution susceptible de lui donner satisfaction. La commission [du Conseil de l’Ordre] estime que nous devons nous inspirer, en pareil cas, des principes fondamentaux de l’article premier de notre Constitution : tolérance, respect des opinions, mais, surtout, liberté absolue de conscience. La Maçonnerie ne défend et n’impose de croyances à personne ; elle engage chacun à penser, à discuter, à s’éclairer mutuellement et à agir suivant sa conscience et sa raison. Si un Maçon peut loyalement suivre cette règle, d’accord avec sa croyance particulière, une Loge peut le conserver en son sein. Mais s’il pratique une religion telle que la religion catholique romaine, qui a excommunié la Franc-maçonnerie, cette soumission serait incompatible avec l’esprit de la Maçonnerie » (P.V. du Conseil de l’Ordre du 16 novembre 1932).

On notera d’abord la culture théologique du Conseil de l’époque (où il devait y avoir quelques anciens séminaristes !) ; il distingue bien le cas de l’Église catholique « romaine », laissant entendre que son jugement ne s’applique pas à d’autres Églises qui se proclament catholiques – et où se pose donc la question du sacerdoce – mais  « non-romaines », comme l’Église anglicane, les Églises épiscopaliennes ou l’Église « vieille-catholique » chère aux radicaux suisses.

Fort heureusement le Frère en question avait reçu les ordres dans l’Église catholique… libre (en fait une « petite église » liée à la Société Théosophique). Il put donc rester.

On peut aussi probablement considérer que la restriction avancée à l’époque par le Conseil de l’Ordre quant à l’Église « Romaine » tenait à la situation politique de 1932 et n’a pas de caractère « essentiel ».