Rassembler ce qui est épars

Accueil » Uncategorized

Archives de Catégorie: Uncategorized

Publicités

Quoi de neuf dans la nouvelle édition du Régulateur ?

Regulateur-A-1Vingt-cinq ans après le début de ces recherches et presque quinze ans après la première édition de ce livre, dans quelle perspective s’inscrit cette deuxième édition ? Nous avons certes pu préciser ou enrichir quelques points mais, globalement, l’histoire du Régulateur elle-même n’a guère changée. Aucune découverte nouvelle ne nous a conduit à modifier significativement la chronique – parfois fastidieuse ! – de la fixation d’un rituel de référence par les Chambres du Grand Orient de France. De même, il n’y a pas vraiment d’éléments nouveaux sur les épisodes touchant à la diffusion du texte aux Loges, les débats sur l’impression, ou les réactions outragées à son édition « non autorisée » en 1803 par l’un des premiers marchands spécialisés en articles maçonniques.

En revanche, nous avons sensiblement amendé notre approche sur les sources et l’histoire des trois premiers grades du Rite Français avant sa fixation par le Grand Orient de France. À la suite de notre Maître, René Guilly, nous insistions sur la filiation entre les « Modernes » anglais et le Rite Français. Dès les années 1960, un des grands apports du travail de René Guilly avait été de montrer que les différences – les oppositions – entre « Modernes » et « Anciens » étaient la clef d’interprétation principale et la grille de lecture fondamentale pour comprendre tous les rituels du XVIIIe siècle (pour les grades symboliques). Cela reste globalement vrai… mais doit néanmoins être aujourd’hui nuancé, notamment à la suite des derniers développements de la recherche maçonnique britannique. Il y a un lien fort et incontestable avec les premiers rituels des Modernes élaborés par la Première Grande Loge dans les années 1720 et 1730, ceux, par exemple, que présente la divulgation Masonry dissected en 1730. Mais par la suite, surtout autour de 1760, les rituels des Modernes eux-mêmes vont évoluer et s’enrichir d’éléments… empruntés aux Anciens. Il est même probable qu’au début du XIXe siècle, peu avant l’« Union de 1813 », les deux traditions rituelles s’étaient beaucoup rapprochées. Si l’on peut toujours dire que le Rite Français est la version française du rite des Modernes… il faut préciser, des premiers Modernes.

Cette affirmation doit elle-même être complétée. En effet, si les Français ont gardé la structure de la Loge Moderne et la base des rituels et de l’instruction qui en découle… ils l’ont assez vite enrichie d’autres éléments symboliques ; donnant par là, dès le milieu du XVIIIe siècle, des caractères propres et une identité autonome au Rite Français. De même, comme nous avons essayé de le montrer par ailleurs, le XVIIIe siècle connaît de nombreuses variantes du Rite Français ; certaines marquées par une atmosphère incontestablement religieuse, d’autres au contraire assez sécularisées.

Aussi l’équation, souvent avancée, « esprit des Lumières – Rite des Modernes – Rite Français » est une belle formule… mais l’historien doit la considérer avec méfiance. Elle est sans doute vraie pour Le Régulateur, mais beaucoup plus sujette à caution pour d’autres versions du Rite Français. Ainsi le Corps complet – dont nous proposons maintenant un facsimilé des trois grades – un texte tout à fait représentatif de l’un de ses courants au XVIIIe siècle, et non des moindres, paraît bien peu marqué par l’esprit des Lumières ! Finalement, comme souvent en histoire, on doit éviter les analyses « essentialistes » qui assignent à l’objet d’étude – ici le Rite Français – des caractères intemporels et sortis de leurs contextes.

Dernière réflexion, notre regard sur Le Régulateur a lui-même évolué depuis nos premières recherches. À l’époque, nous le considérions comme le modèle par excellence du rituel du XVIIIe siècle. Une sorte de joyau – un diamant pur – de la tradition maçonnique française du siècle des Lumières. Aujourd’hui, avec vingt ans d’expérience dans l’étude des rituels, nous le considérons comme un texte intermédiaire. Il plonge certes ses racines dans le XVIIIe siècle et en est incontestablement un produit – le texte est adopté en 1785. Mais, par de nombreux points, il annonce aussi les rituels du XIXe siècle, notamment par ces commentaires moraux qui accompagnent plusieurs séquences des cérémonies et qui envahiront les textes maçonniques du XIXe siècle.

Plus complexe, Le Régulateur du Maçon n’en est que plus intéressant. Cette nouvelle approche lui donne une place encore plus centrale dans l’histoire de la franc-maçonnerie en France.

Pour commander le Régulateur, cliquez ici.

Publicités

Franc-maçonnerie et Illuminisme au XVIIIe siècle, le nouveau Renaissance Traditionnelle (n°190-191)

RT 190-191 Couverture Print-1Ce numéro double de l’année 2018 vous propose trois études novatrices et beaucoup d’éléments inédits sur un sujet classique mais toujours passionnant : les liens entre l’illuminisme du XVIIIe siècle et la franc-maçonnerie. Comme le montre le Discours de Ramsay – sur lequel nous sommes longuement revenus dans notre dernière livraison – dès les années 1730, les Français ont, si ce n’est créé, du moins beaucoup développé l’association entre initiation et franc-maçonnerie. Cette association étroite a conduit nombre de courants ésotériques du Siècle des lumières à prendre une forme maçonnique et à solidement s’arrimer aux Loges. Les lecteurs de R.T. pensent naturellement à Martinès de Pasqually et à son Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers, mais on pourrait aussi citer les divers rites de la Maçonnerie hermétique ou d’autres formes de Maçonnerie théosophique. Cette Maçonnerie illuministe va être évoquée ici au travers de trois figures, fort différentes, mais toutes singulières.

Antoine Faivre nous propose d’abord un très beau dossier sur une personnalité célèbre, dans notre domaine, mais finalement mal connue : Touzay-Du Chenteau, l’auteur de l’extraordinaire Carte Philosophique. Ces quatre grandes planches ésotériques – de près d’un mètre sur quatre-vingts centimètres ! – sont certainement l’une des productions les plus curieuses de l’illuminisme du xviiie siècle. Nous avons montré que le Souverain Chapitre Métropolitain en conservait précieusement les cuivres. Le Philalèthe Savalette de Langes présentait Du Chenteau comme son premier Maître.

Personnalité bien attachante que Jean-André Périsse-Duluc, figure typique du mysticisme lyonnais, comme son ami Jean-Baptiste Willermoz : bourgeois modéré et avisé à la ville mais théosophe ardent dans son intérieur ! Raphaël Benoit nous fait découvrir cet homme que l’on croise si souvent dans l’histoire du Régime Écossais Rectifié, mais qui est resté dans l’ombre de Willermoz. Sur un autre plan, on notera tout l’intérêt de ses confidences à Versailles sous la Révolution. Trois des quatre députés lyonnais sont non seulement Maçons, mais appartiennent à la même Loge – La Bienfaisance – un cas d’école pour les disciples de l’abbé Barruel ! Mais les lettres de Périsse-Duluc nous révèlent que, loin de faire corps, ils sont profondément divisés par les clivages politiques du « monde profane », aux dépens même de ce qui nous apparaît comme la plus élémentaire fraternité. Après l’épisode de l’Agent inconnu, un mystique lyonnais ne pouvait pas passer à côté des prophétesses de la Révolution. On retrouve tout naturellement Périsse-Duluc aux côtés de Dom Gerle dans l’affaire Suzette Labrousse.

Le Frère Louvain de Pescheloche est surtout connu des historiens du Rite Écossais Ancien et Accepté comme l’un des premiers « 33» reçus à Paris par Grasse-Tilly – le 23 octobre 1804 – et un héros de la Maçonnerie d’Empire « mort à Austerlitz ». Sensible à cette glorieuse fin, Jacques Tuchendler est parti sur les traces du Frère de Pescheloche et, à sa grande surprise, derrière le fougueux major de Dragons de l’Empire, il a découvert un Maçon théosophe impliqué dans les épisodes mystiques de la Révolution française. Dans cette véritable aventure, on croise des noms qui nous sont familiers : l’abbé d’Alès d’Anduze, les Chefdebien etc. Au-delà de l’histoire maçonnique, Jacques Tuchendler apporte aussi des éléments nouveaux sur Suzette Labrousse, sa vie et son itinéraire. Et, à l’issue de cette étonnante saga, on découvre l’existence d’une communauté soixante-huitarde prônant « la paix et l’amour » sous la Restauration !

Ces recherches soulignent, une fois de plus, les liens forts entre la Maçonnerie spiritualiste et les formes religieuses non-conventionnelles. On sait l’affinité des Loges avec les petites églises et les tentatives de réformes religieuses au XIXe siècle, on découvre que c’était déjà le cas à la fin du XVIIIe.

Pour commander le numéro 190-191 de Renaissance Traditionnelle cliquez ici

Le Régulateur du Maçon enfin réédité

9791024202792.inddAu tout début du XIXe siècle, un curieux ouvrage paraissait sous le nom de Régulateur du Maçon. Cette publication imprimait en fait les rituels de la franc-maçonnerie tels que fixés par le Grand Orient de France au milieu des années 1780. Celui-ci émit d’ailleurs de vives protestations et tenta de limiter l’audience du livre sacrilège. La vigueur même de la réaction est un indice sûr de l’importance du texte. Ouverture et fermeture des travaux maçonniques, cérémonies de réception aux trois grades d’Apprenti, Compagnon et Maître, agapes rituelles… tous les mystères de l’Ordre y étaient décrits. C’est donc un document essentiel pour comprendre la franc-maçonnerie du Siècle des lumières et la nature profonde du travail des Loges dans cette période fondatrice. D’autant que les sources du Régulateur le rattachent aux commencements mêmes de la franc-maçonnerie spéculative dans les années 1720 et, au-delà, aux usages de la vieille Maçonnerie d’Écosse.

Tout juste sorti des presses pour cette rentrée 2018, ce livre est une nouvelle édition corrigée et augmentée de l’ouvrage que nous avions publié en 2004 : Le Régulateur du Maçon ; la fixation des grades symboliques du Rite Français : histoire et documents. Les principaux ajouts par rapport à la première édition touchent la partie consacrée à la formation du Rite Français au XVIIIe siècle. On y a notamment intégré les avancées récentes de l’érudition maçonnique anglaise sur l’histoire des Moderns et des Antients en Angleterre – le Rite Français se situant dans le sillage des Moderns. On s’est aussi attaché à étudier plus en détail les origines du Corps complet de Maçonnerie, dont on sait maintenant que c’est le premier rituel « officiel » du Rite Français, probablement imprimé par l’une des factions de la Grande Loge au début des années 1770. Au vu de l’importance nouvelle que prend ce texte, nous en présentons un fac-similé complet au côté de celui du Régulateur. Sinon, l’ouvrage propose toujours de nombreux documents sur les débats des Chambres du Grand Orient autour de la question des rituels : procès-verbaux des échanges, rapports, circulaires etc.

Avec Les hauts grades du Rite Français ; Histoire et textes fondateurs, le Régulateur des Chevaliers Maçons (Dervy, 2017), le lecteur peut maintenant bénéficier d’un panorama complet de la fixation du Rite Français au XVIIIe siècle.

La redécouverte des sources, de leur contexte, du complexe processus de fixation des rites est aussi une tentative exigeante de compréhension du caractère particulier de la franc-maçonnerie… et de la dimension initiatique de l’Ordre. Derrière son appareil scientifique, l’histoire est fondamentalement une réflexion sur l’identité et donc une manière de vivre cette identité. Aussi, refaire par l’esprit le cheminement qui a abouti à la fixation du Régulateur du Maçon c’est entreprendre un voyage – initiatique – au cœur de la tradition maçonnique.

Pierre Mollier, Le Régulateur du Maçon, les grades symboliques du Rite Français : histoire et textes fondateurs, préface d’Alain Bauer, Éditions Dervy, Collection Renaissance Traditionnelle, Paris, 2018, 488 p., 28 €.

 

Rouget de Lisle franc-maçon, un cas d’école

Pils_-_Rouget_de_Lisle_chantant_la_MarseillaiseDepuis la fondation de la IIIe République, la question de l’appartenance maçonnique des plus ou moins grands acteurs de l’histoire de France est devenue un enjeu idéologique. D’un coté la Maçonnerie n’hésita pas à revendiquer d’illustres personnages étrangers aux Loges bien que bons républicains, de l’autre les adversaires de l’Ordre contestèrent ou minorèrent des engagements maçonniques, parfois inattendus, mais clairement établis par les archives. Dans cette querelle des ancêtres, la personnalité de Rouget de Lisle occupe une place un peu particulière. Si le rôle réel de l’auteur de La Marseillaise dans la Révolution est modeste et de courte durée, sa contribution à l’histoire de notre pays est hautement symbolique. Elle a d’ailleurs donné lieu à toute une mythologie républicaine. Or Rouget de Lisle a été franc-maçon, mais comment évaluer la ferveur de son engagement maçonnique qui ne nous est connu que par un unique document ?

A l’entrée Rouget de Lisle, on peut lire dans le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie de Daniel Ligou :

Rouget de Lisle (Claude Joseph), 1760-1836. Le célèbre auteur de La Marseillaise a appartenu à la loge Les Frères Discrets, Orient de Charleville. Plusieurs membres de sa famille ont appartenu à la loge L’Intimité, Orient de Niort.

Intéressant mais lapidaire… si l’on peut dire ! Mais on ne saurait en tenir rigueur à un dictionnaire qui nous a mis sur la piste. Pour aller plus loin, il convient donc de se lancer dans l’exploration des archives du Grand Orient de France aujourd’hui conservées à la Bibliothèque nationale.

Les archives de la correspondance du Grand Orient avec la R:.L:. Les Frères Discrets à l’O:. de Charleville – de son agrégation en 1775 à sa mise en sommeil en 1790 – sont conservées sous la cote FM2 210. Au folio 127, on découvre le « Tableau des frères membres et affiliés voyageurs qui composent la respectable loge de St Jean constituée sous le titre distinctif des frères discrets, séant à l’orient de Charleville pour l’année de la grande lumière 5782 ». Une mention a été rajoutée qui précise « enregistré par la Chambre du GO le 12 aôut 1782 ». Ce tableau comprend 24 noms dont un abbé et 16 militaires – 8 dragons du régiment de Belsunce, 3 du génie et 3 artilleurs – parmi eux les comtes de Monet et de Cérisy et le vicomte des Androuin. Au verso du folio 127, le 22ème membre est « Claude Joseph / Rouget de l’Isle / officier du Génie / membre né / maître symbolique ». Cette unique ligne dans le tableau de 1782 est jusqu’à présent la seule attestation de la qualité maçonnique de Rouget de l’Isle qui n’apparaît plus jamais dans les archives et notamment pas sur les tableaux des Frères discrets de 1783, 1785 et 1788.

Alors comment apprécier la curieuse, et semble-t-il courte, carrière maçonnique du frère Rouget de l’Isle ? L’engagement maçonnique de l’auteur de La Marseillaise aurait-il été si éphémère et ne relèverait-il donc que de l’anecdote sans signification ? L’étude du tableau de 1782 et plusieurs autres documents permettent peut-être de l’éclairer au regard de la réalité maçonnique de l’époque. Tout d’abord plusieurs frères sont qualifiés de « membre aggrégé (sic)» ou de « membre externe », la mention « membre né » signifie donc très probablement que Rouget de l’Isle a été initié aux Frères Discrets. Par ailleurs, tous les frères sont détenteurs de hauts-grades, – Élus, Chevalier d’Orient, Rose-Croix et même Ch[evaliers] de D[ieu] et de s[on] T[emple] – sauf les quatre derniers de la liste dont Rouget de l’Isle. Cela tend à confirmer qu’il s’agit des frères récemment reçus qui ont obtenu les trois premiers grades dans les mois précédant la rédaction du tableau. Cela est d’ailleurs conforme aux usages maçonniques du temps.

D’autres éléments des archives permettent de mieux connaître le contexte maçonnique dans lequel a évolué Rouget de l’Isle et peut-être de mieux saisir ce qu’a pu être sa vie maçonnique. Ainsi le « 1er jour du 5 mois de l’an de la Grande Lumière 5782 », le Vénérable Maître de la R:.L:. Les Frères Discrets écrit au Grand Orient :

« Si vous nous faites la faveur de jetter un coup d’œil sur notre tableau, nous vous prions de bien vouloir y distinguer les frères domiciliés d’avec ceux qui ne sont point à postes fixes dans cette ville. Vous n’en trouverez que cinq dans le premier cas, et quatre autres qui demeurant dans les environs ne paraissent en loge qu’une ou deux fois par an. En conséquence, si la garnison vient à partir de notre orient, comme nous devons toujours nous y attendre, il est de toute évidence que les cinq frères qui resteront, n’étant pas riches se trouveront surchargés de frais ; la location du Temple et son entretien journalier ne pouvant plus rouler que sur eux. Il n’est pas difficile d’en conclure, TT:.RR:.et PP:.FF:. que la loge est dans l’impossibilité absolue d’accepter la cotisation que vous lui demandez, vu que nous ne serions plus assez nombreux pour y suffire, et que nous ne pouvons un instant compter sur les frères militaires qui peuvent partir d’un moment à l’autre par ordre du roy, ou donner leur démission à la loge » (ff°75-76).

Cette situation ne s’améliorera pas au fil des années puisque « le 5ème j. du 4m. 5788 » soit six ans après, le Vénérable écrit au nouveau au Grand Orient :

« Nous avons l’avantage de vous envoyer le tableau des frères qui composent notre faible et respectable loge, par le relachement des maçons qui ne sont pas plutôt maîtres symboliques qu’ils demandent leurs patentes puis donnent leurs démissions. Et c’est donc sur quelques frères zélés que retombent tous les frais que la loge est obligée de faire ».

Au XVIIIème siècle les loges sont en effet ouvertes à tout visiteur porteur d’un diplôme maçonnique authentique. Aussi, certains frères – et en particulier les frères militaires – étaient suspectés de n’être membres actifs d’une loge que jusqu’à l’obtention de ce sésame maçonnique… pour ensuite visiter de ci de là sans supporter les coûts et les obligations imposer par la vie d’une Loge ! Initié, passé au grade de Compagnon puis élevé à la Maîtrise en 1782 en quelques mois, selon les usages de l’époque, le frère Rouget de l’Isle a ensuite probablement visité les loges au gré de ses affectations… sans pour autant supporter les contraintes d’une affiliation en bonne et due forme à une loge particulière… et laisser dans les archives les traces de sa carrière maçonnique.

Au-delà du cas intéressant de l’auteur de l’hymne national, ce petit problème d’érudition maçonnique souligne la difficulté d’évaluer la réalité d’un engagement maçonnique au XVIIIe siècle et donc de cerner la signification que peut lui donner l’historien.

Encore Ramsay ! : le n°189 de Renaissance Traditionnelle

RT-189-Couv-BlogLe numéro 189 de Renaissance Traditionnelle, vient de sortir des presses. Il est entièrement consacré à l’atmosphère intellectuelle dans laquelle ont baigné les premières années de la franc-maçonnerie. Nos abonnés devraient le recevoir dans les jours qui viennent. Sinon on peut maintenant facilement le commander sur le site de la revue.

Bernard Homery nous présente d’abord une des découvertes récentes de l’érudition maçonnique d’outre-Manche exposée, notamment, dans le beau livre de Robert Collis The Petrine Instauration, Religion, Esotericism and Science at the Court of Peter the Great, 1689-1725. Fort loin des îles britanniques, en Russie, dès 1715 – et donc bien avant l’arrivée « officielle » de la franc-maçonnerie spéculative sur le continent – il existe un témoignage avec une référence explicite au « Mot du Maçon ». Il s’agit certes d’une correspondance entre Écossais, mais c’est tout de même un fait notable. Il y aurait d’ailleurs un dossier à constituer sur la présence de Maçons dans les différents pays d’Europe continentale – France, Allemagne, Russie… – avant même l’implantation de la franc-maçonnerie. Peut-être certains d’entre eux furent-ils amenés à évoquer l’Ordre à l’occasion de telle ou telle conversation ? L’un des premiers de la liste serait l’illustre Robert Moray. Mais Bernard Homery nous restitue surtout le paysage intellectuel dans lequel s’inscrit l’auteur de cette référence au « Mot du Maçon » et – comme Moray, comme Ashmole – il apparaît que Robert Erskine cultive un grand intérêt pour l’hermétisme.

« Encore Ramsay ! » Il ne faut cesser d’interroger le Discours fondateur de notre cher Écossais. Aymeric Le Delliou nous retrace d’abord l’itinéraire intellectuel et spirituel du Chevalier. Il nous montre combien nombre de ses idées peuvent être reliées aux débats théologiques de son époque, à la grande affaire du quiétisme et à son compagnonnage avec Fénelon et Madame Guyon. Même si, par la suite, Ramsay développera une pensée plus personnelle… et parfois singulière au regard des conceptions classiques du christianisme. D’un certain point de vue, Les Voyages de Cyrus sont incontestablement un roman d’initiation. De là à y voir un conte maçonnique… il n’y a que trois petits pas qu’il est risqué de franchir. Néanmoins, l’homme est un, et il est légitime d’envisager que les idées développées dans le roman en 1727, aient pu, quelques années plus tard, se retrouver, sous une autre forme, dans le Discours de 1736. C’est pourquoi Samuel Macaigne nous propose une féconde analyse de ce qui fut un des best-sellers du Siècle des lumières. On sait que le témoignage le plus curieux sur Ramsay, et le plus intéressant quant à ses liens avec la franc-maçonnerie, est celui de Geusau, intellectuel allemand en voyage à Paris au début des années 1740. Reinhard Markner nous rappelle l’histoire du Journal de Geusau et, revenant au manuscrit lui-même, nous procure une édition de cet important témoignage au plus près du texte original. Enfin, prenant prétexte du séjour parisien de Geusau et de son élève, Paul Paoloni nous présente ce Paris de la première moitié du xviiie siècle, qui vit s’épanouir la franc-maçonnerie, tel que décrit par un des grands guides utilisés par les voyageurs « de condition».

Sommaire du n°189 de Renaissance Traditionnelle :

Une bien curieuse histoire : Sir Robert Erskine et le « Mot du Maçon » sur le continent en 1715 par Bernard Homery

L’entourage spirituel de Ramsay en France : du « Pur Amour » de Fénelon et Mme Guyon à la « Fraternité universelle » par Aymeric Le Delliou

Les Voyages de Cyrus du Chevalier de Ramsay, entre roman spirituel et conte philosophique par Samuel Macaigne

Les conversations entre Anton von Geusau et Ramsay : recherches sur l’original de son journal de voyage par Reinhard Markner

Séjour de Paris, c’est-à-dire Instructions fidèles pour les Voyageurs de Condition… présentation par Paul Paoloni

Errata du numéro 187-188

Portrait – imaginaire – de Ramsay. On présente souvent cette estampe comme un portrait de Ramsay. En réalité on ne connaît aucune image le représentant. L’autre portrait qui lui est parfois attribué est en fait celui de son homonyme, le poète Allan Ramsay. Quant à cette image, associée à Ramsay pour la première fois en 1921 par Arthur Waite dans son New Encyclopaedia of Freemasonry, elle est tout simplement inspirée de la planche qui illustre l’ordre de Saint-Lazare dans le traité sur les ordres de chevalerie du père Hélyot (1721).

Les trésors du Ve Ordre maintenant accessibles

Arche-Ve-Ordre-LegLes éditions Conform viennent de publier un important travail de Colette Léger. Celle-ci a en effet transcrit les rituels des quatre-vingt-un grades de « l’Arche du Ve Ordre » du Souverain Chapitre Métropolitain aujourd’hui conservés dans le fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale. Elle met ainsi à la disposition des chercheurs et des amateurs éclairés une documentation particulièrement importante pour l’histoire des hauts grades à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Les statuts du Grand Chapitre Général de 1784 font référence, dans leur article 29, à un « 5e Ordre [qui] comprendra tous les grades physiques et métaphysiques ». On sait que celui-ci n’a finalement été avant la Révolution qu’une sorte de secrétariat général du Grand Chapitre sans aucun contenu rituel. C’est sous l’Empire, notamment face à la concurrence du Rite Écossais Ancien et Accepté, que les dignitaires du Souverain Chapitre Métropolitain lui donnent un contenu initiatique pour proposer aux Frères un prolongement du travail maçonnique au-delà du grade de Rose-Croix. Nous avons raconté les détails de ce projet dans notre histoire des hauts grades du Rite Français. À partir de 1807, à côté des quatre premiers Ordres d’Élu, d’Écossais, de Chevalier d’Orient et de Rose-Croix, le Souverain Chapitre Métropolitain restaure donc en son sein un Ve Ordre dont la fonction est de rassembler, conserver et étudier tous les aspects des hauts grades. Ceux-ci sont classés en neuf séries comprenant chacune neuf grades pour arriver au nombre symbolique de quatre-vingt-un. Notons toutefois que les animateurs du Ve Ordre ne s’arrêtèrent pas à ces quatre-vingt-un grades et continuèrent de rechercher des rituels qu’ils rangèrent alors sous la catégorie de « à classer ». Ces « Cahiers » – nom usuel donné aux rituels manuscrits à l’époque – étaient rangés dans un meuble à neuf tiroirs – l’Arche du Ve Ordre – placé au centre du temple pendant les travaux.

Il est important de bien comprendre que ces quatre-vingt-un grades ne constituent pas un système maçonnique. Il ne s’agit pas pour les membres du Ve Ordre de « passer » ces grades les uns après les autres, soit « par communication », soit dans le cadre d’une cérémonie, comme cela pourrait, par exemple, être le cas avec les quatre-vingt-dix grades du Rite de Misraïm. L’Arche du Ve Ordre est avant tout une bibliothèque initiatique, une sorte de conservatoire. D’ailleurs, le premier trait qui frappe le lecteur est la grande hétérogénéité de cet ensemble. On retrouve d’abord, dans la première série, les trois grades symboliques. Le candidat au Ve Ordre était bien sûr censé les avoir reçus depuis longtemps. La suite reprend plus ou moins l’« Ordre analytique connu » auquel faisait référence la Chambre des Grades du Grand Orient dans ses débats de 1782. La deuxième série présente donc neuf grades d’Élus (en écho au Ier Ordre) ; la troisième, des grades divers plus ou moins liés à l’Élu ; les quatrième et cinquième séries des grades d’Écossais – qui sont sans doute les matériaux du IIe Ordre – et ainsi de suite. Cette hétérogénéité apparaît même matériellement puisque ces « cahiers » ont des origines et des aspects très différents comme cela apparaît au premier regard avec la grande variété des papiers, des formats et des écritures. Le titre de l’ouvrage – Les 81 grades qui fondèrent au Siècle des lumières le Rite Français – nous avait d’abord paru un peu « marketing ». Il est en fait très judicieux. Cette Arche du Ve Ordre c’est finalement, regroupée et structurée, la documentation rituelle qui a alimenté la réflexion et les travaux du Grand Chapitre Général puis du Souverain Chapitre Métropolitain depuis le début des années 1780. Quand, par exemple, le 23 avril 1782, la Chambre des Grades étudie le « Sublime Écossais d’Angleterre », le document sur lequel elle travaille est très probablement le rituel manuscrit de « Sublime Écossais Anglais » que l’on retrouve classé en 1807 comme 38e grade dans la cinquième série. Il est émouvant de réaliser qu’un certain nombre de ces « cahiers » viennent de la bibliothèque de Roëttiers de Montaleau (en relisant précisément les comptes rendus des travaux de la Chambre des Grades on peut en identifier assez sûrement quelques-uns).

Même si l’Arche du Ve Ordre n’est finalement qu’une bibliothèque, elle a néanmoins une forte dimension initiatique. Elle représente un projet que l’on rencontre dans plusieurs milieux maçonniques dès la fin du XVIIIe siècle – notamment chez les Philalèthes, mais pas uniquement – et qui va prospérer dans le premier tiers du XIXe. Projet qui consiste à constituer une encyclopédie des connaissances maçonniques, connaissances dont on suppose qu’elles sont éparses dans la grande variété des grades. Le premier travail est donc de les rassembler. On peut distinguer des traces de cette idée dans le Misraïm d’Armand Gaborria, dans les « fastes initiatiques » de Ragon (voire les analyses pionnières et stimulantes de Claude Rétat)… ou dans les trente hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté.

Le lecteur est entraîné dans un voyage onirique au sein d’un véritable labyrinthe de grades et de rites. L’amateur de curiosités fera sont miel dans la « 9e série » avec le « Suprême Commandeur des Astres », le « Chevalier de la Cabale » ou le « Zodiaque Maçonnique » et ses « Chevaliers du Bélier, du Taureau, des Gémeaux etc. ». Le Maçon rationaliste, que ces sommets effraieraient, pourra se rabattre sur l’« Initié dans les Profonds Mystères » (7e série, 62e grade) qui explique au récipiendaire… que « les différents Écossais sont inutiles, que l’Élu Suprême est ampoulé, que le Chevalier d’Orient est futile, que celui d’Occident est dépourvu de sens commun, que le Souverain Commandeur est indécent, le Prince Rose-Croix ridicule… » (T. II, p. 79)… et que tous les hauts grades ne sont que des lubies déraisonnables !

En conclusion, il faut saluer le travail de bénédictin – de bénédictine en l’occurrence – de Colette Léger. Cette transcription a certainement nécessité plusieurs années d’efforts soutenus. Il faut aussi rendre hommage à la qualité de l’édition et notamment de l’iconographie qui propose de nombreuses reproductions des manuscrits (avec beaucoup de tableaux de loge). Enfin, l’ouvrage est loin de ne s’adresser qu’aux lecteurs intéressés par le Rite Français. Par leur variété, les matériaux rassemblés dans l’Arche du Ve Ordre concernent aussi l’histoire d’autres grands systèmes français de hauts grades comme le Rite Écossais Ancien et Accepté (dont on retrouvera ici de nombreux grades) ou même – c’est plus surprenant – le Régime Écossais Rectifié. Un livre important que tout érudit maçonnique doit avoir dans sa bibliothèque !

Colette Léger [présentation et transcription], Les 81 grades qui fondèrent au siècle des Lumières le Rite Français, préface de Philippe Guglielmi, Co-édition Conform-Grand Chapitre Général du Grand Orient de France, collection Joaben hors-série, 3 volumes (264 p. + 264 p. + 328 p.), Paris, 2017, 74 €.

 

Du nouveau sur la « patente Gerbier de 1721 »

Patente Gerbier de 1721Dans notre livre sur les hauts grades du Rite Français nous apportons un élément nouveau sur la fameuse « patente Gerbier de 1721 ». Naturellement apocryphe – mais ayant peut-être maintenant une dimension symbolique – elle reste un des documents les plus curieux de l’histoire des hauts grades au XVIIIe siècle. Son contenu est bien connu depuis Thory qui, en 1812, publie une transcription de l’original latin et sa traduction dans la troisième annexe de son Histoire de la Fondation du Grand Orient de France. En revanche, on ne savait rien de la forme que pouvait avoir cet extraordinaire parchemin. Or le livre d’or du Chapitre parisien du Choix, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de la Grande Loge d’Écosse à Edimbourg (collection Morison), présente un essai de fac-similé de ce singulier titre. Cela nous permet donc de nous faire une idée de l’apparence de cette pièce dont l’original est maintenant perdu depuis plus de deux siècles.

Si l’on n’apprend rien de nouveau quant au texte qui est bien, au mot près, celui publié par Thory, on y découvre en revanche deux éléments tout à fait intéressants : le sceau et la devise du supposé Chapitre Rose-Croix de 1721. Le sceau représente un arbre – un acacia ? – chargé de trois V signifiant sans doute « Vivat, Vivat, Vivat ». Une composition symbolique qui renvoie d’ailleurs plus à la légende d’Hiram qu’au grade de Rose-Croix. Quant à la devise latine : « Pauci me assequuntur », on pourrait la traduire par « Peu sont aptes à me suivre ».

Comme le signale Thory, une traduction est jointe au titre, le livre d’or du Chapitre du Choix en donne aussi la copie :

Patente Gerbier de 1721-sceau

De l’Orient du Monde et de la Grande Loge d’Edimbourg, où règnent la Foi, l’Espérance et la Charité, dans la Paix, l’Unanimité et l’Egalité, le 21e jour du 1er mois d’Hiram 5721 et d’après l’Hiéroglyphe posthume du Sauveur 1688.

Salut ∴ Salut ∴ Salut ∴

 

Nous soussignés Disciples du Sauveur, à tous ceux qui ont ou qui pourront y avoir intérêt, savoir faisons, que Nous avons créé en faveur des Français, un Grand Chapitre de la Rose-Croix, dont le Siège Suprême, au nom et sous la pleine puissance et autorité de notre Frère Duc D’Antin, Pair de France, d’une réputation digne de ce rang, ou de quelqu’un des Frères, Chevaliers accomplis en tout point, qui devra être muni par le Chapitre ou par la Loge du dit, de lettres authentiques, résidera à perpétuité à Paris, pour y jouir du privilège de propagation et de constitution seulement dans l’intérieur de la France. A ces conditions Nous consentons par ces présentes, munies de notre sceau et de notre signature, que le dit chapitre suive librement son génie naturel, en conséquence qu’il soit béni, honoré et que la foi lui soit ajoutée.

Donné à l’Orient de l’Univers, la 23e année de notre règne

[Signés] Barboux, Barlay, Batnet, Ardidenowitz, Huiwn, Rittary, Chulkes, Keyssovet, Dreyts, M.or Bakrnann, Fortoret, signor Cuttin, Hindreleat, H.S. Bonut,

Burnet Secrétaire

Thory ne consacre pas moins de douze pages à présenter la « patente de 1721 » du docteur Gerbier et à réfuter son authenticité. Il explique à ses lecteurs les raisons de sa longue argumentation : « Notre intention n’est pas de réveiller une ancienne querelle, mais de rapporter des faits historiques. Nous nous serions bien moins étendus sur cet article, si aujourd’hui même [en 1812] plusieurs officiers du G.O. ne persistaient à soutenir que ce titre est véritable » et il ajoute en note « en 1804 l’annaliste du G.O. avait promis de grands détails à ce sujet ; on les attend inutilement depuis plus de huit ans. Voir l’Etat du G.O. Reprise, Tom. 1, première partie, page 18. »

Retrouvez l’histoire complète de la patente Gerbier de 1721 dans Les hauts grades du Rite Français, histoire et textes fondateurs, Le Régulateur des Chevaliers Maçons.